« A cette époque, lorsqu’il s’asseyait à l’arrière de la Pontiac, Travis était préoccupé par la distance qui le séparait des manifestations de l’existence qu’il avait acceptée depuis longtemps. Sa femme, les malades de l’hôpital (agents de la résistance au cours d’une Guerre Mondiale qu’il espérait bien parvenir à déclencher), sa liaison encore embryonnaire avec Catherine Austin — tout cela devenait aussi fragmentaire que les images d’Elizabeth Taylor et de Sigmund Freud sur les panneaux publicitaires, tout aussi irréel que la guerre que les compagnies cinématographiques ont recommencée au Viêtnam. A mesure qu’il s’enfonçait dans sa psychose, découverte au cours de l’année passée à l’hôpital, il accueillait complaisamment ce voyage en terre familière dans des zones crépusculaires. /A l’aube, ayant roulé toute la nuit, ils atteignirent les faubourgs de l’Enfer. Les pâles torchères des usines pétrochimiques illuminaient les pavés mouillés. Personne ne les trouverait là./ Ses deux compagnons, le pilote du bombardier qui avait pris le volant, vêtu d’une combinaison de vol délavée, et la belle jeune femme brûlée par les radiations atomiques ne lui parlaient jamais. Par intermittence, la jeune femme lui souriait faiblement de sa bouche déformée. Délibérement, Travis ne répondait pas à ses avances, il hésitait à se soumettre à elle. Qui étaient donc ces étranges jumeaux, hérauts de son propre inconscient? Durant des heures ils roulèrent à travers les faubourgs de cette ville interminable. Les panneaux d’affichage se multipliaient autour d’eux, reproduisant les images géantes de bombardement au Viêtnam, les morts répétées d’Elizabeth Taylor et Marilyn Monroe reproduites en dégradés sur toile de fond de Dien Bien Phu et de Delta du Mekong. »

(J.G. Ballard, La foire aux atrocités / 1. La foire aux atrocités, “Morts en série.”)

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