Jean Baudrillard, Amérique, 1986 – 2

“Tout autour, les façades en verre fumé sont comme les visages : des surfaces dépolies. C’est comme s’il n’y avait personne à l’intérieur, comme s’il n’y avait personne derrière les visages. Et il n’y a réellement personne. Ainsi va la ville idéale.”

“L’argent est fluide, c’est comme la grâce, il n’est jamais votre. Venir le réclamer est une offense à la divinité. Avez-vous mérité cette faveur ? Qui êtes-vous, et qu’allez-vous en faire ? Vous êtes suspect de vouloir en faire usage, un usage infect forcément, alors que l’argent est si beau dans son état fluide et intemporel, tel qu’il est dans la banque, investi au lieu d’être dépensé. Honte à vous, et baisez la main qui vous le donne.
C’est vrai que la propriété de l’argent brûle, comme le pouvoir, et qu’il faut des gens pour en prendre le risque, ce dont nous devrions leur être éternellement reconnaissants. C’est pourquoi j’hésite à déposer de l’argent dans une banque, j’ai peur de ne jamais oser le reprendre.”

“Pourtant il y a une puissance poétique dans cette tautologie implacable, comme partout où il n’y a rien à comprendre.”

“Les déserts naturels m’affranchissent sur les déserts du signe. Ils m’apprennent à lire en même temps la surface et le mouvement, la géologie et l’immobilité. Ils créent une vision expurgée de tout le reste, les villes, les relations, les événements, les médias. Ils induisent une vision exaltante de la désertification des signes et des hommes. Ils constituent la frontière mentale où viennent échouer les entreprises de la civilisation. Ils sont hors de la sphère et de la circonférence des désirs. Il faut toujours en appeler aux déserts du trop de signification, du trop d’intention et de prétention de la culture. Ils sont notre opérateur mythique.”

“Ce qui saute aux yeux à Paris, c’est le XIX° siècle. Venu de Los Angeles, on atterrit dans le XIX° siècle. Chaque pays porte une prédestination historique, qui en marque presque définitivement les traits. Pour nous, c’est le modèle bourgeois de 89 et la décadence interminable de ce modèle qui dessine le profil de notre paysage.”

 

(Three years later I finished the little book…)

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