Un Homme Qui Dort, 1974

la fin.

 


 

Ceci est ta vie. Ceci est à toi. Tu peux faire l’exact inventaire de ta maigre fortune, le bilan précis de ton premier quart de siècle. Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n’écoutes plus. Tu n’as pas envie de te souvenir d’autre chose, ni de ta famille, ni de tes études, ni de tes amours, ni de tes amis, ni de tes vacances, ni de tes projets. Tu as voyagé et tu n’as rien rapporté de tes voyages. Tu es assis et tu ne veux qu’attendre, attendre seulement jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à attendre : que vienne la nuit, que sonnent les heures, que les jours s’en aillent, que les souvenirs s’estompent.

Tu ne revois pas tes amis. Tu n’ouvres pas ta porte. Tu ne descends pas chercher ton courrier. Tu ne rends pas les livres que tu as emprunté à la Bibliothèque de l’Institut pédagogique. Tu n’écris pas à tes parents.

Tu ne sors qu’à la nuit tombée, comme les rats, les chats et les monstres. Tu traînes dans les rues, tu te glisses dans les petits cinémas crasseux des Grands Boulevards. Parfois, tu marches toute la nuit ; parfois, tu dors tout le jour.


Tu n’as guère vécu, et pourtant, tout est déjà dit, déjà fini. Tu n’as que vingt-cint ans, mais ta route est toute tracée. Les rôles sont prêts, les étiquettes : du pot de ta première enfance au fauteuil roulant de tes vieux jours, tous les sièges sont là et attendent leur tour. Tes aventures sont si bien décrites que la révolte la plus violente ne ferait sourciller personne. Tu auras beau descendre dans la rue et envoyer dinguer les chapeaux des gens, couvrir ta tête d’immondices, aller nu-pieds, publier des manifestes, tirer des coups de revolver au passage d’un quelconque usurpateur, rien n’y fera : ton lit est déjà fait dans le dortoir de l’asile, ton couvert est mis à la table des poètes maudits. Bateau ivre, misérable miracle : Le Harrar est une attraction foraine, un voyage organisé. Tout est prévu, tout est préparé dans les moindres détails : les grands élans du coeur, la froide ironie, le déchirement, la plénitude, l’exotisme, la grande aventure, le désespoir. Tu ne vendras pas ton âme au diable, tu n’iras pas, sandales aux pieds, te jeter dans l’Etna, tu ne détruiras pas la septième merveille du monde. Tout est déjà prêt pour ta mort : le boulet qui t’emportera est depuis longtemps fondu, les pleureuses sont déjà désignées pour suivre ton cercueil.

Pourquoi grimperais-tu au sommet des plus hautes collines, puisque ensuite il te faudrait redescendre, et, une fois redescendu, comment faire pour ne pas passer ta vie à raconter comment tu t’y es pris pour monter ? Pourquoi ferais-tu semblant de vivre ? Pourquoi continuerais-tu ? Ne sais-tu pas déjà tout ce qui t’arrivera ? N’as-tu pas déjà été tout ce que tu devais être : le digne fils de ton père et de ta mère, le brave petit scout, le bon élève qui aurait pu mieux faire, l’ami d’enfance, le lointain cousin, le beau militaire, le jeune homme pauvre ? Quelques efforts, même pas quelques efforts, quelques années encore, et tu seras un cadre oyen, le cher collègue. Bon mari, bon père, bon citoyen. Ancien combattant. Un à un, comme la grenouille, tu grimperas les petits barreaux de la réussite sociale. Tu pourras choisir, dans une gamme étendue et variée, la personnalité qui convient le mieux a tes désirs, elle sera soigneusement retaillée à tes mesures : seras-tu décoré ? Cultivé ? Fin gourmet ? Sondeur des reins et des coeurs ? Ami des bêtes ? Consecreras-tu tes heures de loisir à massacrer sur ton piano désaccordé des sonates qui ne t’ont rien fait ? Ou bien fumeras-tu la pipe dans un fauteuil à bascule en te répétant que la vie a du bon ?

Non Tu préfères être la pièce manquante du puzzle. Tu retires du jeu tes billes et tes épingles. Tu ne mets aucune chance de ton côté, aucun oeuf dans ton panier. Tu mets la charue devant les boeufs, tu jettes le manche après la cognée, tu vends la peau de l’ours, tu manges ton blé en herbe, tu boids ton fonds, tu mets la clé sous la porte, tu t’en vas sans te retourner.

Tu n’écouteras plus les bons conseils. Tu ne demanderas pas de remèdes. Tu passeras ton chemin, tu regarderas les arbres, l’eau, les pierres, le ciel, ton visage, les nuages, les plafonds, le vide.

Georges Perec, Un homme qui dort

 

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