Utopie d’un homme qui est fatigué

« Dans nos écoles on nous enseigne le doute et l’art d’oublier. Avant tout l’oubli de ce qui est personnel et localisé. »

 

« — Personne ne peut lire deux mille livres. Depuis quatre siècles que je vis je n’ai pas dû en lire plus d’une demi-douzaine. D’ailleurs ce qui importe ce n’est pas de lire mais de relire. L’imprimerie, maintenant abolie, a été l’un des pires fléaux de l’humanité, car elle a tendu à multiplier jusqu’au vertige des textes inutiles.

— De mon temps à moi, hier encore, répondis-je, triomphait la superstition que du jour au lendemain il se passait des événements qu’on aurait eu honte d’ignorer. »

 

« — À cent ans, l’être humain peut se passer de l’amour et de l’amitié. Les maux et la mort involontaire ne sont plus une menace pour lui. Il pratique un art quelconque, il s’adonne à la philosophie, aux mathématiques ou bien il joue aux échecs en solitaire. Quand il le veut, il se tue. Maître de sa vie, l’homme l’est aussi de sa mort[30].
— Il s’agit d’une citation ? lui demandai-je.
— Certainement. Il ne nous reste plus que des citations. Le langage est un système de citations. »

 

Extraits de: Jorge Luis Borges, « Le livre de sable »  / Utopie d’un homme qui est fatigué

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