Kafka, notes

“Nombreuses sont les ombres des dĂ©funts qui s’emploient uniquement Ă  lĂ©cher les flots du fleuve de la mort, parce qu’il vient de chez nous et qu’il a encore le goĂ»t de sel de nos ocĂ©ans. Le fleuve se soulĂšve de dĂ©goĂ»t, se met Ă  couler Ă  rebours et rejette les morts dans la vie. Eux cependant sont heureux, ils chantent des actions de grĂące et caressent le rĂ©voltĂ©.”

— Franz Kafka – MĂ©ditations sur le pĂ©chĂ©, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin, 4

 

[
] Il semblait dĂ©jĂ  qu’ici, en ville, ma nature protectrice commençùt à se dissoudre; j’étais beau les premiers jours, car cette dissolution se produit comme une apothĂ©ose oĂč tout ce qui nous maintient en vie s’enfuit loin de nous, mais en s’enfuyant nous Ă©claire encore une derniĂšre fois de sa lumiĂšre humaine. Voila comment je suis en face de mon cĂ©libataire et, selon toute vraisemblance, c’est Ă  cause de cela qu’il m’aime, mais sans savoir lui-mĂȘme pourquoi. A l’occasion, ses discours semblent laisser entendre qu’il s’y connait, qu’il sait qui il a devant lui et que, par suite, il peut tout se permettre. Pourtant non, ce n’est pas cela. C’est plutĂŽt Ă  n’importe qui qu’il ferait face de cette maniĂšre, puisqu’il ne peut vivre qu’en ermite ou en parasite. Il n’est ermite que par contrainte, mais que cette contrainte soit levĂ©e un jour par des forces inconnues de lui, et le voila parasite, un parasite qui prend impudemment racine par n’importe quel moyen. Mais rien au monde ne peut plus le sauver et sa maniĂšre d’agir vous fait penser Ă  un cadavre de noyĂ© qui, poussĂ© Ă  la surface par un courant quelconque, heurte un nageur fatiguĂ© et met les mains sur lui pour se retenir. Le cadavre ne reviendra pas Ă  la vie, il ne sera pas mĂȘme sauvĂ©, mais il peut entraĂźner l’homme au fond.

— Kafka, Journal

 

Et je veux Ă©crire, avec un tremblement perpĂ©tuel sur le front. Je suis assis dans ma chambre, c’est-Ă -dire au quarter gĂ©nĂ©ral du bruit de tout l’appartement. J’entends claquer toutes les portes, grĂące Ă  quoi seuls les pas des gens qui courent entre deux portes me sont Ă©pargnĂ©s, j’entends mĂȘme le bruit du fourneau dont on ferme la porte dans la cuisine. Mon pĂšre enfonce les portes de ma chambre et passe, vĂȘtu d’une robe de chambre qui traĂźne sur ses talons, on gratte les cendres du poĂȘle dans la chambre d’à cĂŽtĂ©, Valli demande Ă  tout hasard, criant Ă  travers l’antichambre commme dans une rue de Paris, si le chapeau de mon pĂšre a bien Ă©tĂ© brossĂ©, un chut! qui veut se faire mon alliĂ© soulĂšve les cris d’une voix en train de rĂ©pondre. La porte de l’appartement est dĂ©clenchĂ©e et fait un bruit qui semble sortir d’une gorge enrhumĂ©e, puis elle s’ouvre un peu plus en produisant une note brĂšve comme celle d’une voix de femme et se ferme sur une secousse sourde et virile qui est du plus brutal effet pour l’oreille. Mon pĂšre est parti, maintenant commence un bruit plus fin, plus disperçé, plus dĂ©sespĂ©rant encore et dirigĂ© par la voix des deux canaris. Je me suis dĂ©jĂ  demandĂ©, mais cela me revient en entendant les canaris, si je ne devrais pas entrebĂąiller la porte, ramper comme un serpent dans la chambre d’à cĂŽtĂ© et, une fois lĂ , supplier mes soeurs et leur bonne de se tenir tranquilles.

***

La jeune fille, qui, du seul fait qu’elle marchait au bras de son amoureux, promenait autour d’elle des regards tranquilles.

***

  Avant de m’endormir (II)
Il semble que ce soit affreux d’ĂȘtre cĂ©libataire et, en viellard gardant Ă  grand’peine sa dignitĂ©, de demander accueil aux autres quand on veut passer une soirĂ©e en compagnie  de porter soi-mĂȘme son dĂźner chez soi dans une main, de n’avoir personne Ă  attendre en flĂąnant avec une tranquille assurance, de ne pouvoir faire de cadeaux Ă  quelqu’un qu’avec effort ou dĂ©pit, de dire au revoir devant la porte des maisons, de n’ĂȘtre jamais Ă  mĂȘme de grimper les escaliers au cotĂ©s de sa femme, d’ĂȘtre malade et de n’avoir pour consolation que ce qu’on aperçoit de la fenĂȘtre si l’on peut s’asseoir sur le lit, de n’avoir dans sa chambre que des portes de communication s’ouvrant sur les appartements des autres, de se sentir Ă©tranger aux membres de sa famille avec lesquels on ne peut conserver des liens que grĂące au mariage, au mariage de vos propres parents d’abord, puis au vĂŽtre quand l’effet de celui-ci commence Ă  faiblir, d’ĂȘtre obligĂ© d’admirer les enfants des autres sans avoir le droit de rĂ©pĂ©ter sans cesse : je n’en ai pas, d’éprouver un sentiment immuable de son Ăąge, parce qu’il n’ay pas de famille qui croisse en mĂȘme temps que vous, de se composer une apparence et un maintien calquĂ©s sur un ou deux cĂ©libataires surgis de nos souvenirs de jeunessse. Tout cela est vrai, mais nous porte facilement Ă  commettre l’erreur d’étaler si loin devant nous les ssouffrances futures, que le regard est obligĂ© de les dĂ©passer largement et ne revient plus en arriĂšre, alors qu’en rĂ©alitĂ© on sera lĂ , tant aujourd’hui que plus tard, avec un corps et une tĂȘte rĂ©elle, par consĂ©quent aussi un front pour cogner dessus avec la main.

— Franz Kafka, Journal

 

Si je devais atteindre ma quarantiĂšre annĂ©e, j’épouserais probablement une vieille fille aux dents de devant proĂ©minentes et quelque peu dĂ©couvertes par la lĂšvre supĂ©rieure. Les incisives supĂ©rieures de Mlle K., qui a visitĂ© Paris et Londres, sont dĂ©jetĂ©es comme des jambes que l’on croise rapidement en pliant les genoux. Mais il y a peu de chances que j’atteigne l’ñge de quarante ans, la tension qui s’installe frĂ©quemment dans la moitiĂ© gauche de mon crĂąne, par exemple, parle en faveur du contraire; je ressens cela comme si je touchais une lĂšpre interne et, si je me borne Ă  examiner la chose sans tenir compte de ses inconvĂ©nients, cela me fait la mĂȘme impression que la vue des planches reprĂ©sentant des coupes transversales du cerveau dans les livres scolaires; ou bien encore, cela me donne la sensation d’un dissection presque indolore pratiquĂ©e sur le corps vivant oĂč le scalpel, qui apporte un peu de fraĂźcheur, s’arrĂȘte souvent et repart ou reste parfois tranquillement posĂ© Ă  plat, continue Ă  dissĂ©quer prudement des membranes minces comme des feuilles, tout prĂšs des parties cervicales en plein travail.

— Franz Kafka, Journal

 

27 mai.

[
] si j’ai commencĂ© par me plaindre, c’est uniquement pour que tu me reconnaisses de suite.

— Franz Kafka, Journal

 

21 février.

Je vis en ce monde comme si j’étais absolument sĂ»r d’une deuxiĂšme vie, un peu comme je me suis consolĂ© de mon sĂ©jour manquĂ© Ă  Paris, par exemple, en pensant que j’essaierai d’y retourner bientĂŽt. En mĂȘme temps, j’ai vu l’image du pavĂ© des rues, avec leurs parties d’ombres et de lumiĂšre strictement dĂ©limitĂ©es.

— Franz Kafka, Journal

 

9 février.

Lorsque je voulus sortir du lit, ce matin, je me suis tout bonnement effondrĂ©. Il y a Ă  cela une raison trĂšs simple, je suis complĂ©tement surmenĂ©. Pas par le bureau, mais par mon travail d’un autre ordre. Le bureau n’y participe qu’innocemment dans la mesure oĂč, si je n’étais pas obligĂ© de m’y rendre, je pourrais vivre tranquillement pour mon travail sans avoir Ă  passer lĂ -bas ces six heures par jour qui, surtout vendredi et samedi parce que j’étais plein de mes histoires, m’ont tourmentĂ© Ă  un point que vous ne pouvez concevoir. En fin de compte, je le sais, tout cela n’est que verbiage, c’est moi le coupable, et le bureau a envers moi les exigences les plus claires et les plus fondĂ©es. Simplement, c’est lĂ  pour moi une existence double et terrible, Ă  laquelle il n’y a probablement pas d’autre issue que la folie. J’écris cela Ă  la bonne lumiĂšre du matin et je ne l’écrirais sĂ»rement pas si ce ne n’était pas aussi vrai, et si je ne vous aimais pas comme un fils.

D’ailleurs, je serai sĂ»rement remis dĂšs demain. Et j’irai au bureau, oĂč la premiĂšre chose que j’apprendrai sera que vous souhaitez me voir quitter votre service.

 

19 février.

La nature particuliĂšre de l’etat d’inspiration dans lequel je vais maintenant me coucher – moi, le plus heureux ou le plus malheureux des hommes, – Ă  deux heures du matin (il durera peut-ĂȘtre si seulement j’en supporte la pensĂ©e, car il est supĂ©rieur Ă  tous les prĂ©cĂ©dents), rĂ©side en ceci que je puis tout, et pas seulement en fonction d’un travail dĂ©terminĂ©. Que j’écrive une phrase sans choisir, par exemple : « Il regardait par la fenĂȘtre », et elle est dĂ©jĂ  parfaite.

— Franz Kafka, Journal

 

(
) Quand je m’assieds Ă  ma table de travail, je ne me sens pas plus Ă  l’aise que quelqu’un qui tombe sur la place de l’OpĂ©ra en plein traffic et se casse les deux jambes. Les voitures, silencieuses en dĂ©pit du vacarme, cherchent de tous cĂŽtĂ©s Ă  gagner toutes les directions. Mais mieux que les agents de police, la souffrance de cet homme assure l’ordre, cette souffrance qui lui ferme les yeux et vide la place et les rues, sans que les voitures soient obligĂ©es de faire demi-tour. Tant de vie lui fait si mal, car il est, lui, un obstacle Ă  la circulation; mais le vide n’est pas moins affreux, il dĂ©chaĂźne sa souffrance proprement dite.

— Franz Kafka, Journal

 

(
) Mais moi, prĂ©cisĂ©ment, je sens mon propre fond beaucoup trop souvent et avec trop de violence pour pouvoir ĂȘtre satisfait, fĂ»t-ce mĂȘme Ă  moitiĂ©. Il me suffit de sentir ce fond un quart d’heure de suite pour que le monde venimeux me coule dans la bouche comme de l’eau dans l’homme en train de se noyer.

— Franz Kafka, Journal

 

Ce dimanche 19 juillet 1910, j’ai dormi, je me suis rĂ©veillĂ©, dormi, rĂ©veillĂ©, misĂ©rable vie.

— Franz Kafka, Journal

 

(
) ; je me suis Ă©coutĂ© un instant de l’intĂ©rieur et j’ai perçu incidemment quelque chose comme le miaulement d’un jeune chat. Soit, ce n’est dĂ©jĂ  pas si mal.

— Franz Kafka, Journal, 17-18 mai 1910.

 

“Il n’est pas nĂ©cessaire que tu sortes de ta maison. Reste Ă  ta table et Ă©coute. N’écoute mĂȘme pas, attends seulement. N’attends mĂȘme pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir Ă  toi pour que tu le dĂ©masques, il ne peut faire autrement, extasiĂ©, il se tordra devant toi.”

—Franz Kafka (MĂ©ditations sur le pĂ©chĂ©, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin)
En exergue de Un homme qui dort de Georges Perec

 

“I remember,” Brod writes, “a conversation with Kafka which began with present-day Europe and the decline of the human race. ‘We are nihilistic thoughts, suicidal thoughts that come into God’s head,’ Kafka said. This reminded me at first of the Gnostic view of life: God as the evil demiurge, the world as his Fall. ‘Oh no,’ said Kafka, ‘our world is only a bad mood of God, a bad day of his.’ ‘Then there is hope outside this manifestation of the world that we know.’ He smiled. ‘Oh, plenty of hope, an infinite amount of hope—but not for us.’”
— Walter Benjamin, Kafka / Illuminations: Essays and Reflections

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