Extrait de Le Virtuel, in Mots de Passe, Jean Baudrillard

Il y a aujourd’hui une véritable fascination pour le virtuel et toutes ses technologies. S’il est véritablement un mode de disparition, ce serait un choix – obscur, mais délibéré – de l’espèce elle-même : celui de se cloner corps et biens dans un autre univers, de disparaitre en tant qu’espèce humaine à proprement parler pour se perpétuer dans une espèce artificielle qui aurait des attributs beaucoup plus performants, beaucoup plus opérationnels. Est-ce l’enjeu ?

Je pense à cette fable borgésienne du peuple qui a été ostracisé, repoussé de l’aute côté du miroir, et qui n’est plus que le reflet de l’empereur qui l’a asservi. Tel serait le grand système du virtuel, et tout le reste ne serait plus que des espèces de clones, du rejet, de l’abjection. Mais dans la fable, ces peuples se mettent à ressembler de moins en moins à leur dominateur, et un jour, ils repassent de ce côté-ci du miroir. Alors, dit Borges, ils ne seront plus vaincus. Peut-on supposer une catastrophe de ce genre, et en même temps cette sorte de révolution à la puissance trois ? Pour ma part, je vois davantage une telle hypertrophie du virtuel qu’on en viendrait à une forme d’implosion. A quoi laisserait-elle la place ? Il est difficile de le dire parce que, au-delà du virtuel, je ne vois rien, sinon ce que Freud appelait le nirvana, un échange de substance moléculaire et rien de plus. Ne resterait qu’un système ondulatoire parfait, qui rejoindrait le corpusculaire dans un univers purement physique n’ayant plus rien de d’humain, de moral, ni évidemment de métaphysique. On serait revenu à un stade matériel, avec une circulation insensée des éléments…

Pour abandonner la science-fiction, on ne peut quand même que constater la singulière ironie qu’il y a dans le fait que ces technologies, que l’on réfère à l’inhumanité, à l’anéantissement, seront finalement peut-être ce qui nous tiendra quittes du monde de la valeur, du monde du jugement. Toute cette lourde culture morale, philosophique, que la pensée radicale moderne s’est métaphysiquement évertuée à liquider au terme d’un labeur éreintant, la technique l’expulse pragmatiquement et radicalement avec le virtuel. Au stade où nous en sommes, on ne sait si – point de vue optimiste – la technique arrivée à un point d’extrême sophistication nous libérera de la technique elle-même, ou bien si nous allons à la catastrophe. Encore que la catastrophe, au sens dramaturgique du terme, c’est à dire le dénouement, puisse avoir, selon les protagonistes, des formes malheureuses ou heureuses.

— Extrait de Le Virtuel, in Mots de Passe, Jean Baudrillard

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