liberté… #Baudrillard

François de L’Yvonnet : Nous retrouvons Lichtenberg, que vous aimez à citer, la liberté reste, parce qu’elle est l’idée la plus facile…

Jean Baudrillard : C’est la plus facile, la plus acceptable, à partir du moment où elle est donnée, car avant, elle ne se posait pas. Mais c’est une autre question de savoir comment surgit cette liberté. C’est un mystère… Il dit aussi : ” Au fond, soyons clairs, l’homme n’est pas un homme libre, ce décret-là, n’existe nulle part. L’homme n’est pas libre, mais il ne peut pas ou ne veut pas s’en rendre compte, car cela demande une telle ascèce intellectuelle. Donc la liberté a toutes les chances de durer indéfiniment.” Cette solution facile n’est remise en cause, aujourd’hui, que par une solution encore plus facile, qui est un désistément de la liberté d’une espèce de destination numérique, de ventilation dans des opérations de programmation, d’organigrammes… Ce nouvel opérateur fait bon marché dans sa liberté. Lichtenberg dit aussi : “Développer la liberté, la volonté, dans le sens où on l’entend le plus généralement aujourd’hui, comme une sorte d’impératif catégorique, c’est instituer un onzième commandement qui annule tous les autres.” C’est très bien pensé… Avec la liberté, la source de tous les commandements est intériorisée, c’est la source du malheur absolu, on est responsable de tout ! Il y a quelques réticences aujourd’hui devant ce mode d’emploi de la liberté, parce qu’on en entrevoit un certain nombre de conséquences. C’est encore Lichtenberg, je crois, qui dit que l’usage caractéristique de la liberté, c’est l’abus qu’on peut en faire. La preuver que quelque chose est en jeu, c’est qu’on peut l’éxcéder, et en faire le sacrifice.

Revenons à la proposition du don et du contre-don. La liberté est une sorte de don, de cadeau qui vous est fait. L’acception actuelle du terme comporte l’idée qu’on peut tout faire et tout avoir, tout consommer, se transformer en n’importe qui. Il n’y a donc plus de possibilités de contre-don. Être libéré ne va pas sans créer des problèmes. Ainsi quand on a libéré les esclaves, tous ne l’ont pas nécessairement accepté, certains se sont même révoltés contre cet affranchissement ! On ne veut plus poser ce problème-là : l’idée reçu est que la liberté est un don pur. Y compris à la naissance, comme l’a montré un procès récent, où il est apparu qu’un enfant devrait être libre de naître ou de ne pas naître. La libération est un système de dérégulation exponentielle qui aboutit nécessairement à une monstruosité, et cela parce qu’on a éliminé la possibilité du mal, d’une réversibilité, d’un duel, d’une réponse possible, et donc d’une véritable responsabilité. Si on ne peut pas répondre à la liberté, y sacrifier en quelque sorte, on finit pas être axphyxié par sa propre liberté. Coupées d’un instance duelle, toutes les choses ayant perdu leur référence sont destinées à se reproduire indéfiniment. Le clone, c’est l’être obtenu lorsqu’il est coupé de sa propre référence humaine. Il est comme “schizophrénisé”, “libéré” de son propre original, il ne peut que se répéter indéfiniment. La liberté est devenue la libération, c’est-à-dire un processus quasi obsessionnel de répétition illimitée et démesurée. La mesure, elle, est dans un rapport duel aux choses, dans un rapport d’altérité.

Le monde du virtuel est l’aboutissement du processus de liberté : la liberté ne devient même plus visible, s’étant abolie dans son accomplissement définitif. On tente, aujourd’hui, de conjurer cela, de retrouver de nouvelles contraintes, des limites morales à la possibilité de tout faire… On veut intégrer à la libération une critique humaniste de la liberté, mais c’est sans espoir.

Cela dit, demeure entier le mystère : comment se fait-il que ce phénomène soit apparu, se soit développé avec une telle intensité, au point qu’on ne peut plus procéder aujourd’hui à l’ablation, à l’amputation mentale de cette notion de liberté ?

Pourtant si on regarde du côté de l’histoire, du côté des institutions, on voit comment la liberté se corrige par une instense servitude volontaire, que l’une et l’autre fonctionnent bien de pair… La liberté a-t-elle vraiment jamais existé ? Elle a sans doute existé en tant qu’idée, en tant qu’idéal, dans une sorte d’imagination illuministe de la modernité, une sorte de parenthèse un peu folle. Il reste qu’il est très difficile de savoir comment elle a pu surgir. Au fond, la même question se pose pour le réel.

— Jean Baudrillard, D’un fragment l’autre, Entretiens avec François de L’Yvonnet

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